[Compte-rendu] Le Fablab et la crise Covid

L’écosystème des fablabs : Les enseignements de la crise Covid

Postula : « Le Fablab est-il un outil de transformation sociétale ? Le révélateur de la crise Covid. Pendant la crise sanitaire des collectifs de tiers lieux, de Fablabs et de makers individuels se sont rapidement constitués pour produire très rapidement des EPI pour les soignants puis des services sociaux etc… « 

Fabrication distribuée, création de communs : Et si la crise Covid était un laboratoire sociétal ?

Affiche de la table ronde qui s’est déroulée en visio

Cette rencontre a été organisée dans le cadre du DU Métier Facilitateur du FACLAB par deux étudiants : Laura Deveille et Cyrille Jaouan.

Vous pouvez suivre les aventures de la promo 9 du DU sur ce blog https://dufacilitateuraufaclab.wordpress.com et sur Instagram https://www.instagram.com/faclabdumf9/

***

Vous pourrez trouver ci-dessous le compte-rendu de la rencontre. Les échanges ont été riches (merci à nos invités et aux participants !). Nous avons intégrer les interactions et les liens du Chat le plus fidèlement possible.

Cyrille, également volontaire maker, introduit la séance :

Avoir le retour d’une scientifique et d’un des acteurs des Fablabs parisiens sur le sujet du fablab dans la crise COVID m’intéresse particulièrement en tant que « Citoyen fabriqueur » ayant participé à la dynamique que j’ai documenté sur mon blog

Présentation des invités et de leur parcours :

Flavie Genatio Doctorante en sociologie (Laboratoire Pacte)

Je suis doctorante et enseignante en sociologie à l’Université Grenoble Alpes et à Science Po Grenoble, et je fais également partie du conseil scientifique du Réseau Français des Fab Labs. Je travaille sur la structuration du mouvement maker en France. Sur ce qui fait qu’on est passé d’y il y a une dizaine d’année avec des initiatives relativement marginales à un mouvement d’ampleur nationale qui mobilise beaucoup de travailleurs et de travailleuses, des associations locales et nationales, de l’argent publique et des investissement privé. J’étudie dans ce cadre plusieurs cas, notamment celui du RFFlabs, mais j’ai aussi travaillé sur le Fab City Summit, sur la manière dont la production de l’évènement développait une certaine vision des Fabs Labs auprès de partenaires publics ou privés. Je suis en train de m’interroger en ce moment sur ce que c’est que d’être Fab Manager, qui sont-ils etc. 

Antonin Fournier Fabmanager au Simplon Lab (Paris20)

Je suis Fabmanager du SimplonLab depuis trois ans et demi, anciennement membre de l’équipe de FacLab pour l’ingénierie du DU Facilitateur et en tant que Fabmanager. Je suis également membre du CA de l’association Fab City Grand Paris. Dans mon travail j’essaye d’associer lecture théorique et sociopolitique, (je suis arrivé dans le monde des fablabs par un mémoire de recherche et j’ai produit des textes sur les enjeux associés à ce mouvement), et approche pratique des sujets techniques, (je suis auto-didacte sur l’ensemble des logiciels et outils que l’on propose aux publics).  Je participe à ces échanges car notre lieu a pris parti à la structuration de la production de visières et de blouses en IDF via le collectif MakersXCovid.

Retours d’expérience sur la (1ère vague) crise sanitaire Covid19

Une mise en réseau informelle interpersonnelle

Antonin

Au SimplonLab nous nous sommes engagés à la deuxième semaine de confinement (fin mars), en embarquant dans l’initiative portée par Mon Atelier En Ville, WoMa et Volumes

[dès la mi-mars] Les deux premières semaines ont été passées à observer, échanger, s’appeler entre structures, appeler les interlocuteurs aux services de la Ville. Beaucoup de questions à ce moment là, sur la validité des modèles, sur notre capacité à ne pas générer du bruit inutile, sur les formes d’organisation. Les premiers retours nous parvenaient d’Italie et l’on lisait des infos sur des exemples encourageants (comme la modélisation et l’impression 3D de valves par un réseau orchestré par un fablab de Milan). 

Nous avions plusieurs points à valider : 
  • Ne pas commettre d’erreur mettant en danger la vie des patients et ou du personnel (exemple du PLA comme nid de microbes)
  • S’assurer que l’on encombre pas inutilement les services en leur proposant des objets dont il n’auraient pas besoin et une multitude de micro-aides
  • Vérifier la disponibilité matérielle permettant la production (le sourcing de matière a été un gros enjeu avec des ruptures de plastiques mais aussi d’élastiques ou de tissus – l’accès aux lieux également) 
  • Obtenir un retour et une validation de la part des services pour ne pas produire pour produire. 
  • Attendre la validation d’un modèle découpé à la laser de visière car leur production en 3D bien que très utile nous paraissait beaucoup trop longue. 

Dans un premier temps notre implication a donc porté sur la validation de ses différents aspect. D’autres structures/ makers, qui avaient notamment des contacts directs avec des soignant.e.s avaient déjà initié des productions, ce qui a notamment permis les premiers retours fonctionnels (Cyrille avait notamment commencé à faire des supers modèles de visières). A ce moment les services étaient tellement débordés et laissés à l’abandon que n’importe quelle production était la bienvenue. 

Une question importante était aussi la possibilité d’avancer des fonds pour l’achat de matière première. Mon atelier en Ville, Volumes et WoMa avaient initié une cagnotte mais il y avait peu d’argent encore au début et il fallait acheter des gros volumes de matériaux. Mon atelier en Ville a alors pu lever de l’argent auprès de mécènes pour ce faire. Il n’y avait aucune forme d’aide publique à ce moment là. 

En parallèle il y a eu tout un travail de coordination pour que les acteurs puissent se parler (beaucoup de visios, un Slack, des appels téléphoniques) et s’entendre sur une action commune. L’énorme travail réalisé par Woma/ Volumes / Mon Atelier en Ville à ce moment a notamment permis d’échanger sur la base d’une plateforme concrète. La Ville de Paris a également aidé cette structuration en appelant les différents contacts identifiés en leur demandant de travailler ensemble, notamment pour la production d’une “commande” – il s’agissait en réalité d’un biais détourné pour financer l’achat de matière première, de 4000 visières. 

En direct du Chat :

Horizontalité des échanges et de la circulation des informations, de la doc et des tuto, exemples d’outils :

 Le Chat — RFFLabs Mattermost (libre)   http://chat.fablab.fr/rfflabs/channels/town-square  

Le Dicord Makers Entre-aide Covid https://discord.com/channels/689048131253698563/707241629085335672

Le Slack Orga/livraison des Makers Ile de France ( Fabcity Grand Paris) https://app.slack.com/client/T33GH3Q68/C011HLEQVGA

Une capacité d’auto-organisation des labs pour répondre à des besoins sans précédents : En Ile de France :

– 28 813 Unités produites (Visières, blouses…)

– 🏭22Lieux de fabrication

– 👨🏽‍🤝‍👨🏼181Volontaires …

Ensuite les choses se sont encore accélérées avec l’entrée dans la danse d’autres structures, la mise en place d’une plateforme dédiée, la démultiplication du nombre de demandes, la collaboration avec Carton Plein, l’organisation de réunions quasi quotidiennes, la spécialisation de la production en fonction du profil des bénévoles et des demandes entrantes, la collaboration avec des tissus de PME semi-industriels… 

De notre côté on a monté une mini-usine de prouction de textile car on accueille plusieurs résident.e.s qui travaillent sur le sujet. De plus on collabore avec l’ESMOD et l’école de Condé et des profs de l’école Dupérré viennent au lab. Baptiste résident textile et Anouk graphiste ont récupéré des modèles existants, produit une proposition de prototype qui a été validée par les services hospitaliers puis créé une documentation prête à l’emploi pour permettre sa réplication. Plusieurs autres structures nous ont prêté des machines, le GHU de Paris a acheté de la matière première et nous avons initié une production quasi quotidienne pendant trois semaines, à l’aide de nombreux bénévoles.

En direct du Chat :

L’occasion de partager le superbe travail de documentation photographique de Quentin Chevrier (expo en ce moment à la Tréso de Malakoff)   

SOIGNANTS AVEC BLOUSES CREEES PAR LE COLLECTIF MAKERXPARIS
CMP Tour d’Auvergne GHU Paris – crédit Quentin Chevrier

En direct du chat :

Exemple de la vivacité et de la circulation de la documentation des modèles et des tutoriels de fabrication –> https://cyrzbib.files.wordpress.com/2020/05/notice-textile.pdf 

Flavie

Et effectivement, la mobilisation des makers pendant le premier confinement, c’est très concrètement la construction d’un marché « from scratch ». Alors un marché c’est quoi ? C’est un système d’appariement d’une offre et d’une demande. Donc si vous prenez les 3 termes de cette définition, vous retrouvez toutes les problématiques auxquels ont été confrontés les makers. 

La constitution d’une offre d’abord.

C’est un processus collectif, ici stimulé par différents éléments : 

  • La capacité à produire : j’ai les outils, le temps et les compétences nécessaire pour fabriquer. Quels outils je suis en mesure de mobiliser ? C’est le confinement, donc le lab n’est pas toujours accessible, mais j’ai une imprimante chez moi etc. 
  • La décision de s’engager dans la production : et ça on a vu que dans les premiers jours qui ont suivi le confinement, il y a eu beaucoup de débats là-dessus. Est-ce qu’on doit le faire ? Est-ce qu’on a vraiment besoin de nous ? Est-ce qu’on ne va pas faire des bêtises ? Produire des masques qui pourrait être dangereux etc.  Pour ne citer que quelques exemples, vous avez les discussions sur le groupe WhatsApp du RFFLabs avec des propositions, des rétropédalages. OU vous avez le tweet de Monsieur Bidouille qui pose explicitement la question : est-ce que je crée un discord ? Alors que ça n’engage à rien un Discord hein, ça n’a jamais tué personne… Mais là vous voyez qu’il y a une question se sentir légitime à commencer à organiser une mobilisation. Au nom de quoi on le fait ? qui on est pour faire ça ? 
  • Savoir quoi produire : la création des plans, l’amélioration des modèles et des processus de productions. Ça aussi c’est du collectif, le meilleur exemple c’est le Discord de M. Bidouille.
  • L’approvisionnement en matière première 
Notez la date !

La constitution d’une demande

  • Effectivement très stimulé par le besoin. On est à un moment où les chaînes d’approvisionnement classique ne fonctionnent pas et ne comble pas les besoins de divers acteurs, le personnel soignant bien entendu mais aussi tout un tas de métiers qui continuent d’être en contact avec le public. Donc il y a un vrai besoin d’équipement de ce type. 
  • Mais ce qui va constituer une véritable demande dans ce marché aux visières, c’est d’abord l’offre. C’est-à-dire que ce ne sont pas les personnels soignants qui ont eu l’idée d’aller toquer à la porte du fab lab en mode : « eh!? les gars, fabriquez nous des visières ». C’est, dans la majorité des cas il me semble, parce qu’il y a eu une production que le « mot est passé », et notamment via la presse souvent locale, et qu’il y a eu une manifestation de la demande. 
  • Ça m’amène au troisième point, avec la constitution de systèmes appariement. C’est-à-dire ce qu’il fait concrètement que l’offre et la demande se rencontrent. D’abord par réseau d’interconnaissance, puis par les réseaux sociaux, et enfin seulement (assez rapidement hein, on est sur une échelle de 2 semaines max), on a des plateformes spécialisées dans l’appariement de l’offre et la demande de visière. 

Donc voyez qu’on est bien dans une configuration de marché, où tout s’est monté assez rapidement et de manière pragmatique. Le grand absent de cette configuration, c’est le prix. Donc on est sur un marché sur lequel la décision d’échange n’est pas fixée via un prix. Mais sur d’autres normes. Donc là vous avez des questionnements qui se sont posé rapidement également : à qui on fournit ces équipement, pourquoi, prix coûtant ou pas etc. 

Normes et circuits de validation

Antonin

La question de la validation des modèles a été évoqué, il y avait plusieurs aspects : 

  • Vérifier la non mise en danger (filer des EPI sans qu’ils puissent se révéler dysfonctionnels), pour des questions de responsabilité morale
  • Puis dans un second temps la question de la responsabilité juridique et la mise en concurrence avec des acteurs normés. Il faut quand même dire que ces acteurs ont joué la transparence (AFNOR par exemple) et que dans le moment de crise pendant lequel il a été évoqué que les modèles non homologués soient interdits à la distribution. il s’est en réalité dégagé une marge de liberté (distribution et non vente). 

Flavie

Donc si on reprend notre petite histoire de la constitution d’un marché, ça découle tout « naturellement » du reste. C’est-à-dire que même si on est dans une situation d’auto organisation que certain qualifie pudiquement de « citoyenne », on n’est pas pour autant dans un système anarchiste. L’Etat est là, et donc s’il y a échange, pour l’Etat il y a régulation, création de règles et de normes.  Cette question des normes est pour moi intéressante à plusieurs égards : 

  • Elle a mis tout le monde autour de la table, et pour illustrer ça je vous envoie au live organisé par MAKE: Plan C live. Où vous aviez des personnes des différents réseaux qui étaient invitées à présenter leurs initiatives et leur coopération. Et il y a eu une réunion de préparation de cet événement, donc où les personnes se sont un peu coordonnées pour savoir ce qu’elles allaient dire et dans quel ordre. Et a été posé la question de la première fois que tous ces acteurs ont été en lien les uns avec les autres, et il y a eu consensus sur le fait que, tout le monde se connaissait déjà plus ou moins ou était à une ou deux relations de l’autre, mais que la première fois où ils ont discuté c’était autour de la table de l’AFNOR, le 27 avril. Plus d’une soixantaine de personnes y sont présentes, représentants, entre autres, les industriels de la plasturgie, les organismes notifiés, les services de l’Etat, et bien sur les makers. 
  • Elle a révélé des tensions entre les personnes qui ont construit ce système de production des visières, et les acteurs traditionnels de la production. Qui ont un intérêt à défendre leur part de marché. En tant que gros producteur, ils ont la possibilité de faire certifier le matériel qu’ils fabriquent comme EPI –Equipement de Production Individuel-. Ce processus de certification coûte cher, il est réalisé par des entreprises privées qu’on appelle les organismes notifiés. Et là je vous renvoie à l’article paru dans Makery qui décrit très précisément le déroulement des faits.

Mais grosso modo ce qui se passe c’est que dans les discussions avec l’AFNOR, les makers ne sont pas seuls face à l’institution, autour de la table il y a aussi des médecins, des industriels de la plasturgie, et ces fameux organismes notifiés. Ce que proposent les médecins en présence, ainsi que les makers, c’est non pas, d’insister sur le fait que les visières sont des équipements de protection du porteur, mais bien de protection pour son environnement. Donc dans cette perspective il est absurde de les classer en EPI. Il y a quelque chose à inventer, et les makers en présence proposent, dans le cas d’équipements qui protègent l’environnement, de l’auto certification. Alors je rentre pas dans le détail, il y a des discussions là dessus, l’AFNOR voudrait se positionner dans la production d’une nouvelle norme, mais les organismes notifiés ne voient pas du tout ça d’un bon oeil puisque ça les rendrait inutile, ça “ouvre une brèche dans la généralisation de l’auto-évaluation”. Finalement ce nouveau type de norme verra le jour début juin. Je vous renvoie à l’article. 

Ce qui m’intéresse également sur cette question des normes, c’est que les controverses auxquelles elle a donné lieu ont cassé l’engagement bénévole de certains acteurs. Ce sur quoi je voudrais insister ici c’est sur le fait que l’engagement bénévole ne repose pas uniquement sur des convictions individuelles, une vocation, une volonté de faire le bien, de sauver le monde etc. Ce qu’a montré la sociologie des associations, c’est que l’engagement bénévole est aussi dépendant des structures qui l’encadrent. Donc ça peut être des lieux, des espaces de discussion, une certaine gouvernance (dans certains cas quelque chose de très hiérarchique permettant aux personnes de s’engager ponctuellement sur des missions très spécifiques, ou au contraire ça peut être une gouvernance horizontale qui peut être la condition de participation de certain type d’engagement etc.). La controverse sur les normes a cassé les structures nécessaires à l’engagement de certains acteurs. Je m’explique. Au début de la mobilisation, cette question des normes est relativement peu débattue. Vous savez, certaines personnes qui dans les groupes vont parler d’efficacité, de fabriquer quelque chose qui ne mette pas en danger les porteurs etc. Bon, mais pas grand chose sur les normes. Puis la question apparait petit à petit, le Conseil d’Adminstration du Réseau Français des Fablabs va se bouger pour essayer d’obtenir des informations auprès du gouvernement, finalement ça sera par le biais de l’AFNOR (voir plus haut). Avec toute l’histoire que je viens de vous raconter. On commence à en parler du plus en plus, et ça devient une thématique qui est de plus en plus gênante. Ok, on est bénévole, on travaille comme des malades, on donne toutes nos ressources en plastique, parfois de notre poche etc. Mais si en plus on se prend un procès ça va plus être possible ! Et, il va y avoir une publication sur le site de FabriCommun d’un texte expliquant les risques juridiques encourus par les makers. Plutôt que d’apaiser les craintes, ce texte va échapper à ses auteurs et être à l’origine d’une panique. Mentionnant et discutant de la possibilité de poursuites pour travail dissimulé ou pour concurrence déloyale, le texte sera davantage lu comme un avertissement soulignant les risques encourus, que comme un ensemble de solutions destinées à contourner ces risques. Et la conjonction des deux fait qu’il y a un retrait de l’engagement des bénévoles dans la production de visières.

En direct du Chat :

La réponse très documentée de FabriCommuns :

Réalisation de visières de protection : nouvelles normes et loi impactant les makers

Autre sujet dont nous en entendons beaucoup parler :

La fabrication distribuée

Qu’est-ce que la fabrication distribuée ? 

Flavie : C’est un mot qu’on entends beaucoup depuis qu’il y a eu cette mobilisation, et c’est en fait une notion qui est rarement explicitée. 

Ce qu’il faut bien comprendre c’est que dans le cas qui nous intéresse, le terme « distribué » ne veut pas dire « décentralisé ». Je sais que les deux termes sont utilisés l’un pour l’autre dans la production énergétique par exemple, mais ce n’est pas le cas quand il s’agit de production dans les fablabs

Pourquoi ? Qu’est-ce que ça veut dire ?   
La mise en forme : le réseau distribué - Le blog de Jérôme
Centralisé, décentralisé, distribué

C’est une notion proposée par Paul Baran en 1964, c’est à la base un mode d’organisation des télécommunications qui avait pour objectif de rendre un réseau résilient à une attaque nucléaire (on a souvent confondu cette architecture avec l’ARPANET en lui-même, mais l’ARPANET c’est bien plus qu’une architecture distribuée). Quoi qu’il en soit un réseau distribué est un réseau dans lequel chaque nœud est également doté en capacité de calcul. 

Et ça, c’est quelque chose qui a des implications en termes d’organisation sociale. Je m’explique. Un réseau centralisé, et je cite Baran, est “intelligent au centre, et idiot à la périphérie”. Si vous prenez l’exemple du réseau de téléphone, le terminal de téléphone fixe ne donne aucune liberté à son utilisateur, d’ailleurs dans les premiers temps il devait contacter une centrale pour être mis en relation avec un autre terminal. Et c’est bien cette supervision centrale qui gère le trafic qui concentre toute la capacité d’action, toute l’intelligence. Dans un réseau décentralisé… Bon c’est grosso modo la même chose, puisque vous avez toujours des ‘sous’ centres qui vont avoir cette même caractéristique. 

Dans une architecture distribuée, et dans le cas d’internet, chaque nœud du réseau est un ordinateur, qui se programme, et chaque utilisateur connecté peut donc apporter une innovation dans l’utilisation du réseau, ou autre, innovation qui va se répandre à tous les autres nœuds du fait de l’architecture distribuée. 

Et donc là vous voyez que ce n’est pas qu’un progrès technique, c’est carrément une nouvelle manière d’organiser la collaboration. 

Et de cette idée découle l’innovation par l’usage, puisque c’est cette architecture distribuée, cette infrastructure spécifique qui déplace la capacité d’innovation du centre vers les périphéries, qui donne beaucoup de pouvoir à l’utilisateur. 

Alors il y a pleins d’autres raisons qui font qu’Internet est un outil qui diffuse l’innovation par les usages, notamment le fait que les premières personnes qui l’ont développé en étant les utilisateurs. Mais cette question de l’architecture est importante. 

Bon, vous voyez le lien évident avec les fablabs et l’objectif de N. Gershenfeld et la fab Foundation : construire un réseau distribué non pas seulement d’ordinateur, mais de machines et de personnes compétentes pour utiliser ces machines. 

C’est dans ce sens là qu’il faut comprendre le terme “fabrication distribuée”, un réseau de personnes équipées de machines et compétentes pour les faire fonctionner qui cherchent une solution à un problème. La fabrication distribuée est un modèle de production dans lequel toutes les unités de productions sont également dotées en capacité d’innovation et de production.

C’est pour ça que le premier confinement est LE moment de la fabrication distribuée. Parce qu’on a effectivement des individus, ou des petits groupes, éparpillés sur un territoire, qui se mettent en réseau pour produire des plans, pour faire des itérations, pour produire des systèmes organisationnels. Je vous renvoie ici à ce qu’en dit un Dimitri Ferrière (Mr Bidouille) dans sa vidéo. Non seulement il illustre très bien ça avec la reconstitution des échanges qui ont eu lieu dans son discours, mais il le formule clairement :

“Le mouvement maker a non seulement crée une usine géante, mais aussi un département de recherche et développement, c’est ça la force de l’open source”. 

Comment les makers ont créé une usine géante

Et donc oui c’est un réseau particulier, mais c’est aussi des conditions de circulation de l’information spécifique. Donc la fabrication distribuée au sens propre du terme, non pas exactement, mais il est intéressant d’observer ce que les acteurs gardent et ce qu’ils adaptent. 

En direct du Chat :

Pour FabriCommuns : La fabrication distribuée : clef d’un système productif résilient, créateur d’emploi et écologique.

Organisation différente propre à chaque région

C’est un moment très important pour la question des réseaux, de leur légitimité, de leur niveau de structuration. Il y a eu beaucoup d’échanges en Ile-de-France sur la légitimité des structures portant la mobilisation et un travail de neutralisation des enjeux avec un détachement de Andy Kwok du Petit Fablab de Paris missionné par le RFFLabs pour accompagner la structuration des échanges et tenter d’apporter une distance. 

Cette intervention a notamment permis que les réseaux ne se referment pas sur eux même pas affinité/ opportunité. Il y a eu également un grand travail de la part de chacun pour inclure, intégrer, distribuer l’information. 

L’important à retenir c’est que la Région est apparue comme une échelle très importante dans l’organisation de la fabrication distribuée (accès aux matériaux, sourcing des besoins, distribution de la production, faisabilité des échanges). C’était d’ailleurs une des tables rondes de la récente rencontre des fablabs via October Make

Mais par-dessus ces réseaux distribués se sont superposés des réseaux décentralisés. C’est les fameux réseaux du RFFLabs, les différentes plateformes. On retombe sur l’idée que les réseaux distribués sont un idéal, mais que très rapidement on retombe sur des formes de hiérarchies, avec des nœuds qui forment des sous-centres.

Et je trouve que ce que dis Antonin est très juste, c’est un moment très important pour les réseaux. Tout comme Fab14 et le Fab City Summit l’ont été. On est face à un événement qui force la mise en coopération de plusieurs types d’acteurs. Alors ça ne se passe pas toujours très bien, il y a parfois des désaccords, des incompréhensions etc. Mais c’est tout de même un pas vers plus de structuration, d’interconnaissance des différents acteurs du milieu et des acteurs institutionnels.

LimiteS du modèle économique :

une aide salvatrice basée sur des bénévoles non rémunérés

La question aussi est comment dépasser ce moment de crise (ne plus retomber dans la prise en charge bénévole d’outils de travail pour des membres du service public, c’est quand même complètement dingue), en s’appuyant sur cette démonstration de force pour organiser une production distributrice et redistributrice avec des systèmes de commande publique qui alimentent des tissus d’ateliers et d’artisans locaux. Exemple des commandes passées à postériori par la Ville de Paris.

C’est une bonne question, est ce que c’est souhaitable ? Est ce que c’est un modèle viable hors crise ? 

Et bien oui et non ça dépend de là où on se place. 

En discutant avec deux bénévoles du BioLab Nemeton a Grenoble, vous verrez qu’il y a aussi des personnes du monde des makers qui se sont mobilisés pendant le COVID mais qui assument de ne pas avoir vocation à remplacer les industiels ou l’État. De notre entretien ce qui ressortait c’était plutôt ; Est-ce que ce ne serait pas plutôt à l’Etat de prendre à charge la production de ce genre de biens ?

En direct du Chat :

Mélanie, la solidarité n’a parfois PAS été attendue !

Par contre à côté de ça vous avez toute une partie du mouvement maker qui au contraire porte cette idée de la relocalisation au sein de petites unité de production. Et ça a été, je crois, en tout cas pour en avoir discuté avec les 3 fondateurs de RFFLabs l’idée à la base de ce projet. Et vous voyez très bien dans les entretiens en discutant longuement que l’objectf il est là, dans la production, pas dans l’éducation populaire, pas dans la bidouille etc. Donc ce mouvement maker il est pluriel, et la question de la pérénisation de la fabrication distribuée, elle est traitée de manière différente selon les acteurs.

Pour finir, assiste-t-on à :

une reconnaissance auprès du grand public ? 

Une couverture médiatique assez importante, est ce que ça veut dire qu’il y a eu une reconnaissance du grand public. J’inviterai à se méfier : qu’est-ce qu’on met derrière grand public en fait ? Est-ce que c’est parce que la presse, locale d’abord, puis régionale en suite a donné un certain écho à ces initiatives qu’on peut parler d’une reconnaissance du publique ?
Je n’ai pas spécialement fait d’enquête là-dessus, donc je ne vais pas me mettre à supposer des choses mais à mon avis, ce qu’a fondamentalement changé en ce qui concerne l’image des FabLabs et des makers, c’est l’image qu’ils ont d’eux mêmes. 

C’est-à-dire : collectivement on a produit ça, on est parvenu à tel résultat, parce qu’on est passé par ça et ça… bon. On existe. Et en fait vous avez une sorte de preuve pour eux même que ce mouvement existe, qu’il a un impact concret, qu’il n’est pas dans la promesse. Personnellement il me semble que le changement dans l’image il est aussi dans l’estime de soi du mouvement maker. 

En direct du Chat :

Un sentiment d’appartenance enfin ressenti ?

une défiance des industriels ? 

Plutôt une coopération à organiser je pense et la possibilité de penser les relais d’échelle de production. 

Encore une fois il ne faut pas généraliser. Les industriels, c’est comme les makers, ça n’existe pas. C’est à dire que tout à l’heure on parlait des normes, et comment certains acteurs industriels ont a un certain moment freiner le processus. Bon,mais à côté de ça vous avez aussi tous les labs industriels qui se sont mobilisés aussi pendant le Covid, Fab&Co qui a organisé cette coopération. Je discutait il y a pas longtemps avec les personnes qui gèrent les labs de Thales et de Seb ; sur le plan pro comme perso ils /elles ont fait de super trucs et participé à la mobilisation. 

Bon, mais si on voit plus loins que le Covid, et je pense qu’Antonin en parlera mieux que moi, parce que dans la démarche Fab City il y a cette idée de construire une coopération pérenne entre les labs et l’industrie. Et je pense que c’est aussi ça qui manque, des structures qui permettent de formaliser la relation entre les labs et les industriels. Je donne un exemple. Un Fab Lab dans la Loire me parlait de la coopération qu’ils avaient avec un industriel local pour récupérer leurs chutes. Alors il m’explique que ça s’est fait par réseau d’interconnaissance, et que tout est absolument informel. Que ça se règle avec quelques bières de temps en temps ^^. Alors c’est très bien, mais c’est pas du tout pérenne. Donc la vrai question c’est : »comment est ce que les labs construisent cette coopération avec les industriels? » pour quelle soit perenne et profitable. Là-dessus sans doute Fab City est un dispositif pertinent. 

Conclusion

Une capacité d’auto-organisation des labs pour répondre à des besoins sans précédents 

Au niveau national Le Réseau Français des Fablabs estime ainsi que plus de 250.000 visières ont été livrées via ses laboratoires de production. Visière solidaire d’Anthony Seddiki compte plus de 300.000 visières distribuées par son réseau, Covid3d.fr en dénombre plus de 75.000 https://www.20minutes.fr/high-tech/2775075-20200510-incroyable-mobilisation-makers-pendant-crise-sanitaire 

C’est sans compter les visières produites par le groupe Facebook Makers contre le Covid. Le groupe qui fédérait plus de 4.600 membres. A ces premières estimations, manquent aussi à l’appel les chiffres de la plateforme Just One Giant Lab et le Discord « Entraide Maker ».

En direct du Chat

Nous aurions pu aussi parler des makers indépendants et des entreprises qui ont produit aussi bénévolement durent ce confinement.

Une accélération de l’institutionnalisation ? 

« Qu’est ce qu’on met derrière ce terme d’institutionnalisation ? En quoi cette mobilisation des makers a-t-elle favorisé ce processus ? 

Flavie

Je pense qu’il y a eu effectivement pleins de moments qui ont rapproché certains acteurs du mouvement maker de certaines institutions. Mais il me semble que la collaboration a quand même été très courte. On n’est pas en tout cas dans le même cas de figure que la production de FabCity Summit par exemple où là vous aviez eu sur deux ans une collaboration prolongée entre les FabLabs qui portaient le projet, et la Mairie qui était engagée.

Ce qui est certain c’est que cette mobilisation a permis un développement des réseaux, elle a structuré le mouvement au sens où plus de gens se connaissent, ont conscience du paysage dans lequel ils évoluent parce que ça a révélé pleins de personnes qui étaient hors radars. notamment ceux qu’on a appelé pendant un temps les “makers indépendants”

Mais ce qui est certain c’est que aujourd’hui il y a un second confinement, et qu’il y a pleins de Fab Labs associatifs qui ne vont pas s’en relever. Il y avait bien cette fabrication qui a donné une raison d’être aux labs, qui les a mis en lumière. Mais aujourd’hui, plus besoin d’eux ? Qu’est ce qu’on fait ? 

Alors ce n’est pas à moi de répondre à cette question, je sais que le RFFLabs va peut être essayer d’organiser un réseau de coopération pour aider les labs les plus fragiles. Mais la question se pose .

En direct du Chat :

Lors du 1er confinement les Fablabs ont apporté à la solidarité nationale, fort à parier que lors du 2ème confinement ce soit les fablabs qui aient besoin de cette solidarité nationale !

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